15 janvier 2007

[Maurrassiana n°2] Une lettre d’Henri Rambaud au cardinal Gerlier - Documents inédits

Maurrassiana - Janvier 2007 - 2ème année –  n°2
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Une lettre d’Henri Rambaud au cardinal Gerlier - Documents inédits
Henri Rambaud (1899-1974), lyonnais, professeur de lettres, écrivain, fut un grand critique et une grande voix catholique. Il a collaboré à de nombreuses revues : la Revue universelle, le Bulletin des Lettres, Itinéraires (où il publia, notamment, à partir d’avril 1970, son « Journal des temps difficiles »). Itinéraires lui a consacré un numéro d’hommage en septembre-octobre 1974 (n° 186, avec des textes de Jean Madiran, V.-H. Debidour, Luce Quenette, Roger Joseph, Emile Poulat, Louis Salleron, le P. Gerentet). Emile Poulat a réédité son hommage, dans une version corrigée et augmentée, dans La question religieuse et ses convergences au XXe siècle (Berg international, 2005). Voir aussi la notice de Bruno Dumons « Rambaud Henri » in Dictionnaire du monde religieux dans la France contemporaine, t. 6 « Lyon », Beauchesne,1994, pages 358-359.
Henri Rambaud avait fait la connaissance de Maurras en 1921 et la relation qui s’ouvrit entre les deux hommes, malgré l’écart d’une génération, fut celle non pas de maître à disciple mais peut être résumée par la formule employée par Roger Joseph « Le Maître et le professeur ». Henri Rambaud fut un de ceux qui ont le mieux approché la poésie de Maurras. Lorsque L’Action française se fût repliée à Lyon, en 1940, les relations entre les deux hommes se firent plus étroites, malgré les désaccords politiques. L’admiration d’Henri Rambaud pour la poésie de Maurras et la confiance que mettait le second dans le jugement et le savoir du premier rendirent le lien plus étroit. En poésie, « cet attachement, a écrit Roger Joseph,  ira même parfois, de pair avec un rôle de conseiller bénévole, jusqu’à servir de révélateur, de détonateur ou de catalyseur d’une inspiration encore diffuse. »
Quand, à l’été 1944, la Libération de Lyon prit une tournure insurrectionnelle et que des menaces très sérieuses commencèrent à peser sur la vie de Maurras, il accepta, à la mi-août, de quitter son domicile de la rue Franklin, pour se réfugier, avec Maurice Pujo, dans un petit appartement de la rue Vaubécour, au 35. Il devenait le voisin d’Henri Rambaud qui habitait au 32.
Le 8 septembre, Maurras et Pujo furent arrêtés, conduits successivement à la Préfecture, au fort Montluc puis à l’hôpital-prison de l’Antiquaille. Le 12 septembre, ils furent transférés  à la maison d’arrêt de Saint-Paul-Saint-Joseph en attente de leurs procès. La correspondance avec Henri Rambaud se poursuivit, comme en témoignent les Lettres de Prison (Flammarion, 1958).
Henri Rambaud essaya aussi d’intéresser le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, au sort des prisonniers. Lorsque, début octobre, le cardinal visita les prisons de Lyon, il rencontra Maurras et Pujo. Maurras demanda à l’archevêque de Lyon d’intercéder auprès du directeur des prisons de Lyon pour qu’on l’autorise à faire venir des livres. Le cardinal intervint, l’autorisation fut accordée.
La lettre, inédite, publiée ici, date de quelques jours plus tard et fait allusion à une rencontre entre Henri Rambaud et le cardinal Gerlier. Le critique lyonnais tente d’éclairer l’archevêque de Lyon sur la situation intérieure de Maurras et sur sa position religieuse. Il l’illustre par deux extraits de lettres de Charles Maurras à sœur Madeleine de Saint-Joseph, du Carmel de Lisieux, lettres datées de 1937. La correspondance entre le Carmel de Lisieux et Charles Maurras ou Robert de Boisfleury a duré d’août 1936 à l’été 1940. René Rancœur a exposé le rôle important d’intermédiaire et d’intercesseur, y compris spirituel, joué par le Carmel de Lisieux[1].
Peu des lettres adressées par Maurras au Carmel ont été publiées[2]. Les deux fragments cités par Henri Rambaud sont, sauf erreur de ma part, inédits.  L’excellent connaisseur de l’œuvre et de la pensée de Maurras qui nous a communiqué ces documents juge, à raison, que ces deux extraits de lettres de Maurras, comme la lettre d’Henri Rambaud, ont « une valeur de confirmation de ce que nous pensons et savons sur l’âme de Maurras ». On sera attentif, parmi d’autres éléments importants, à cette affirmation de Maurras : « Je ne suis ni un athée, … ni un irréligieux ».
Yves Chiron

13 octobre 1944
Éminence,
Au cours de l’audience que vous avez eu la bonté de m’accorder samedi, comme je vous montrais quelques lignes de Maurras sur sa position religieuse, vous m’avez exprimé le désir d’en posséder le texte. Le voici, et gardez-le avec d’autant moins d’hésitation que ce n’est qu’une copie ; l’original n’a d’ailleurs jamais passé sous mes yeux.
À la vérité, quand ces deux fragments me furent communiqués par leur destinataire – sœur Madeleine de Saint-Joseph du Carmel de Lisieux –, le secret m’avait été demandé. Mais c’était en septembre 1937, à une date où la condamnation n’était pas levée encore, et où le Carmel redoutait tout ce qui eût risqué d’entraver ou de retarder la réconciliation ardemment désirée. Aujourd’hui, la situation est tout autre. La réconciliation est chose faite, et soit le Carmel (dans les Annales de sainte Thérèse), soit Maurras (dans l’Action française) ont publié leurs relations, sans en plus faire des mystères ; c’est de l’âme de Maurras, de sa conversion intime et totale qu’il s’agit avant tout. Sœur Madeleine m’avait communiqué ce texte pour éclairer ou garder à l’occasion un apostolat auprès de lui ; je crois rester fidèle à sa pensée en agissant de même avec vous.
Je ne crois pas en effet qu’il existe de texte plus net que ces deux fragments sur l’intime de la position religieuse de Maurras, qu’il ne révèle guère et qu’il juge même (il l’a écrit un jour) « incommunicable ». N’exagère-t-il pas en cela ? Je l’ai toujours pensé pour ma part ; et il me semble bien me souvenir que ce texte, en effet, fut pour moi, quand je le connus, beaucoup moins une révélation qu’une confirmation.
Ce qui m’avait mis sur la voie, avait été l’épigraphe (de sa composition) qu’il a inscrite au seuil des trois grandes ambitions de sa vie, philosophique (L’Etang de Marthe et les hauteurs d’Aristarchê), politique (L’Enquête sur la Monarchie) et poétique (La Musique intérieure) : Optumo Sive Pessumo Pejori Tamen Et Meliori Utrique Nefando Numini Vel Monstro Sacrum, ou comme il l’a traduite en vers français :
Essence pire que le Pire
Et meilleure que le Meilleur
Quelle est la langue qui peut dire
Les deux abîmes de ton cœur !
Mais à ce double sanctuaire
DEESSE ou MONSTRE, ô seul esprit
De mon ombre et de ma lumière,
L’unique hommage soit inscrit.
Ces vers mystérieux m’avaient paru une profession secrète de manichéisme, et je m’en ouvris à sœur Madeleine. Et c’est alors qu’elle me répondit pas les textes que je joins à cette lettre, et où le nom de s. Augustin est une confirmation nette.
Actuellement, je ne crois  plus qu’il y ait chez Maurras d’hostilité pour le Christ, comme il y en a eu certainement dans sa jeunesse, et même assez longtemps. Sa grande difficulté morale me paraît être du côté de la charité, dont il est bien loin (comme nous tous, hélas !) de connaître toute l’exigence. Mais du côté positif, il faut inscrire un immense appétit de la vie future (et d’une vie future personnelle, avec résurrection de la chair et communion des saints, les deux dogmes auxquels il est le plus sensible) et une obscure, mais je crois fervente dévotion à certains saints, ou plutôt à certaines saintes, la sainte Vierge et sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus entre toutes. Dieu veuille que ces clartés encore incertaines et timides deviennent un jour la plénitude de la lumière !
Voilà, Eminence, les quelques indications qu’il m’est possible de vous donner ce matin, où je suis pressé par un départ, sur la position religieuse de Maurras. Mais si vous désirez des compléments ou un exposé plus complet, il va de soi que je serais à votre disposition : je crois la connaître assez bien, et tout ce que je pourrais faire pour cet homme que j’ai tant aimé et pour qui je garde, même détaché de bien des pentes de sa pensée, une profonde affection, me serait une douceur.
J’apprends que vous partez vous-même pour Paris. Me permettez-vous de souhaiter que sa pensée, son souci vous accompagnent ? Je ne sais ce que vous pourrez faire pour lui là-bas, — je vous signale seulement, à tout hasard, qu’il a le plus grand désir d’y être transféré. Mais je vous dis surtout, du fond du cœur, mon immense reconnaissance pour la bonté que vous m’avez témoignée, pour moi et pour lui. Je sais qu’il y a été très sensible. Pour moi, j’en ai été bien profondément touché.
Voulez-vous excuser cette lettre trop hâtive et qui dit bien mal ce que je voudrais. Et veuillez agréer, je vous prie, Eminence, avec l’expression de mon immense gratitude, celle de ma fidélité et de mon plus profond respect.
Henri Rambaud
Deux extraits de lettres de Charles Maurras à sœur Madeleine de Saint-Joseph :
[janvier 1937]
… Le vrai ! Le vrai ! Je ne sais pas le vrai du monde, ou des mondes, mais je suis obligé de savoir où est le vrai de mon cœur et de ma pensée. Je ne suis ni un athée, comme l’auront dit, et l’auront cru, d’innombrables imbéciles, ni irréligieux. Mais mon sentiment profond des Puissances supérieures n’a jamais pu se fixer dans le monothéisme et si ce qui m’est donné ou offert comme explication me paraît redoubler les difficultés, c’est un fait auquel je ne puis rien !
[mai 1937]
Il y a des choses qui ne dépendent pas de l’homme. Son esprit voudrait voir et il ne voit pas. Le mien est aux prises avec les difficultés immenses relatives à la vie, à l’être, à ses causes et à ses raisons. J’en suis resté depuis longtemps, à la philosophie pluraliste sans me dissimuler qu’elle n’est pas une explication ; j’y vois une simple position du problème, mais tellement forte et aiguë qu’une solution ne s’en est jamais dégagée pour moi et que toute tentative unitaire n’a jamais fait que redoubler mes ténèbres et en épaissir, en approfondir les replis douloureux.
Il me semble avoir lu que saint Augustin mit de longues années à sortir de là. Les ressources de ce grand esprit dépassent trop les miennes pour qu’il me soit permis de m’étonner de mes défaites. Du moins ai-je la conviction de n’avoir jamais voulu ébranler une seule croyance, n’ayant jamais enseigné ni propagé le système de mes inquiétudes que j’ai toujours gardées pour moi : la certitude seule vaut la peine d’être exprimée. Je serais heureux de le faire s’il m’était donné un jour de voir ce que je ne vois pas aujourd’hui…
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Note critique
Laurent Joly, « Les débuts de l’Action française (1899-1914) ou l’élaboration d’un nationalisme antisémite », Revue historique, n° 639, juillet 2006, p. 695-718.
Laurent Joly, à qui l’on doit une biographie de Xavier Vallat (Grasset 2001) et une Histoire du Commissariat aux Questions juives (Grasset, 2006), publie une longue étude sur l’antisémitisme fondateur, selon lui, de l’Action française. On passera sur l’affirmation, fausse, qu’il n’y avait, jusqu’en 2000, « aucun travail universitaire …ni un seul ouvrage ou article » consacré à l’antisémitisme maurrassien. Pour s’en tenir aux travaux universitaires antérieurs à 2000, on renverra, par exemple, à l’étude de Victor N’Guyen, « Note sur les problèmes de l’antisémitisme maurrassien » dans le volume collectif L’idée de race dans la pensée politique française contemporaine, Editions du C.N.R.S., 1977, p. 139-154.
La démonstration qu’entend faire Laurent Joly est la suivante : « Dès les débuts de l’Action française, la haine du Juif et la nécessité d’un combat contre les valeurs qu’il est supposé incarner occupent une place prépondérante. Dans sa pratique, le nationalisme intégral des premières années fut un authentique nationalisme antisémite. »
Pour étayer sa démonstration, Laurent Joly s’appuie essentiellement sur deux sources, de valeur inégale nous y reviendrons. Il se réfère, d’une part, aux articles de Maurras parus, jusqu’en 1914, dans L’Action française (bimensuelle puis quotidienne), dans La Gazette de France et dans La Libre Parole. D’autre part, il cite abondamment les Archives de la Préfecture de police de Paris et des « Notes de police » conservées dans le fonds « Action Française » des Archives nationales. Ces archives policières ont été, il est vrai, peu utilisées par les historiens de l’Action française, mais elles ne sont pas une source d’archives parmi d’autres. Ces « rapports des Renseignements généraux » et ces « notes de police » sont-ils fiables ? Quelle crédibilité l’historien peut-il accorder à des faits, à des chiffres, à des propos rapportés dans un rapport de police ? On ne déniera pas toute fiabilité à ce genre de source – officieuse et engagée – mais on doit l’utiliser avec précaution, de manière critique et comparative. Par exemple, Laurent Joly cite six lignes d’une conférence de Vaugeois faite le 20 juin 1899. Il fait cette citation à partir d’un rapport d’un agent des RG. Que ne s’est-il référé au texte lui-même publié dans le n° 1 de la revue L’Action française, puisqu’il s’agit du texte fondateur de l’Action Française ? Il aurait vu que ce qu’a véritablement dit Vaugeois et ce qu’en a rapporté le fonctionnaire des RG diffèrent sensiblement, et pas seulement dans la forme.
Sans insister sur cette question de méthode, on sera plus attentif à la démonstration elle-même : « la lutte antijuive » serait, dès l’origine de l’AF, « au cœur du combat contre la République ». Laurent Joly ne méconnaît pas qu’une grande partie de la gauche, est, à la même époque, antisémite. Il en arrive même à estimer que « l’AF tente de séduire les milieux ouvriers grâce à l’antisémitisme ».  Mais une telle affirmation est en contradiction avec l’affirmation que « chez Charles Maurras, la haine du Juif occupe une place prépondérante tant dans son univers mental que dans la construction politique qu’il a élaborée ». Soit l’antisémitisme est constitutif de la pensée de Maurras et du programme de l’AF, soit il est instrumentalisé et n’a que pour fonction de « séduire les milieux ouvriers ».
En fait, c’est ni l’un ni l’autre. À se focaliser sur la question juive, Laurent Joly en revient à perdre de vue le vrai ressort de la pensée politique de Maurras : la critique de la démocratie et le raisonnement nationaliste. C’est dans sa critique de la démocratie que la question juive a sa place, dans la fameuse description des « quatre états confédérés ». Ce n’est pas anodin – surtout quand on sait l’issue sanglante qu’a voulu donner Hitler à la question juive – mais c’est commettre un anachronisme et une injustice historique que de considérer que dans le Maurras des années 1899-1914 il y avait « une haine du Juif », une haine centrale déterminante de toute sa pensée. La pensée maurrassienne de ces années-là trouve son centre ailleurs  comme il l’écrira plus tard : la considération « des besoins du pays, les vides et les creux de la démocratie républicaine appelant les saillants et les pleins de la monarchie, ceux-ci d’autant plus désirés, d’autant plus désirables que, d’un temps à l’autre, les vides s’approfondissaient, les creux se creusaient encore et les événements ne cessaient pas d’y ajouter, comme dit l’autre, ”de grandes et de terribles leçons”. » (Action française, 17 avril 1941).
Yves Chiron
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[1] René Rancœur, « La levée de l’Index en 1939 et le Carmel de Lisieux », Etudes maurrassiennes, t. 5, vol. II, Aix-en-Provence, Centre Charles Maurras, 1986, p. 407-426.
[2] Quelques-unes ont été publiées par Lucien Thomas, L’Action française devant l’Eglise de Pie X à Pie XII, Nouvelles Editions Latines, 1965, p. 359-342 et par Pierre Pascal, Maurras, Editions de Chiré, 1986, p. 234-239.

15 novembre 2006

[Maurrassiana n°1] Le Maurras de Giocanti - par Yves Chiron

Novembre 2006 - 1ère année –  n°1
Le Maurras de Giocanti - par Yves Chiron
Stéphane Giocanti livre une nouvelle biographie de Maurras[1]. La première tentative fut celle de Roger Joseph, inachevée malheureusement. Le Maurras de Giocanti a d’indéniables qualités et des faiblesses.
En 1994, Stéphane Giocanti avait soutenu, devant l’Université de Paris IV-Sorbonne, une thèse de doctorat consacrée à « Charles Maurras, félibre. L’itinéraire et l’œuvre d’un chantre »[2]. Il publie aujourd’hui une œuvre d’une ambition plus vaste qui restitue non plus seulement Maurras le provençal mais aussi Maurras le politique, le polémiste, le journaliste, le critique littéraire.
Cela nous vaut un gros livre, au style fluide, qui s’appuie sur les travaux de ses devanciers et sur des documents inédits. La « bibliographie sélective » qui termine le livre est ample, même si certains ouvrages importants manquent, nous y reviendrons. Mais on peut s’étonner  déjà que Giocanti qui, à juste titre, renvoie ses lecteurs à la Nouvelle Bibliographie de Charles Maurras publiée il y a un quart de siècle par Roger Joseph et Jean Forges, ne signale pas la bibliographie maurrassienne publiée il y a quatre ans par Alain de Benoist[3]. C’est pourtant la seule bibliographie de Maurras disponible en librairie et elle vient très utilement, et dans toutes les rubriques, compléter le grand travail de Roger Joseph et de Jean Forges. La bibliographie établie par Alain de Benoist s’est imposée comme une référence auprès des lecteurs de Maurras et elle est présente dans nombre de bibliothèques universitaires françaises et étrangères.
Pour ce qui est des inédits, on ne trouvera pas dans le livre de Giocanti de textes politiques inédits ou des pages littéraires inconnues, il s’agit essentiellement d’extraits de correspondances amoureuses – encore que Giocanti, même s’il évoque sommairement la liaison avec la Comtesse de La Salle, soit passé à côté des quelque 500 lettres que Maurras lui a adressées. La Comtesse de La Salle fut la plus durable passion amoureuse de Maurras. Cette grande histoire attend encore d’être racontée et mise en relation avec certains des poèmes de Maurras.
De subtiles analyses littéraires
Giocanti, en spécialiste de la littérature provençale des XIXe et XXe siècles, et en bon connaisseur du Félibrige, montre comment Maurras a entretenu, toute sa vie, des relations étroites avec tout ce que le Midi a compté de poètes et de romanciers. Par ses propres écrits, Maurras a été lui-même un chantre incomparable de sa province natale et a su élargir, politiquement, l’œuvre de Mistral. Là où celui-ci raisonnait en termes de renaissance littéraire de la Provence, Maurras a œuvré aussi pour sa renaissance politique, d’abord par des campagnes pour la « décentralisation ».
La « biographie intellectuelle et littéraire » que Giocanti livre nous vaut de longues, et souvent subtiles, analyses des œuvres poétiques et littéraires de Maurras. Quand, par exemple, Giocanti évoque les écrits, prose et poèmes, que Maurras a composés après la Première Guerre Mondiale – hommages aux morts, amis ou inconnus – son analyse fait pénétrer admirablement dans des œuvres aujourd’hui malheureusement oubliées. Quand, plus loin, il définit l’ « antiromantisme » de Maurras en littérature, il écrit lumineusement : « l’antiromantisme de Maurras est une critique du gnosticisme : non pas seulement de l’artiste romantique, mais de l’homme moderne, qui voudrait anéantir l’ordre du monde créé ; ivre d’échapper à toute détermination – à commencer par la condition tragique de l’humanité –, il se sacre dans un monde indéfiniment virtuel où il spécule ». Ailleurs encore, il définit finement « l’atticisme littéraire maurrassien ».
À propos de nombre d’œuvres de Maurras, littéraires ou poétiques, il y aura donc intérêt désormais à se référer à la présentation et à l’interprétation qu’en donne Giocanti.
Mais son livre n’est pas sans faiblesses, ni non plus sans injustices.
Quelques erreurs
On passera sur quelques noms propres estropiés (Monk, Schrameck et d’autres, orthographiés différemment d’une page à l’autre). On mettra encore au compte des bourdes l’existence d’écrivains « fascistes » en 1905 (p. 322), par exemple.
Mais plus graves sont des affirmations erronées qui, si elles sont répétées par d’autres, risquent de devenir des fausses informations. Le P. Garrigou-Lagrange, dominicain, n’a jamais été « directeur du Grand Séminaire de Rome » (p. 326 et 330), Giocanti le confond avec le P. Le Floc’h, spiritain.
Giocanti nous dit qu’en mars 1936, lors de la remilitarisation de la Rhénanie par Hitler, « L’Action française est le principal journal à demander une riposte militaire immédiate » (p. 390). C’est exactement l’inverse qui est vrai[4].
 L’ amiral Auphan n’a jamais été « rédacteur à L’Action française » (p. 447), Giocanti le confond avec Louis-François Auphan.
Maurice Pujo et Georges Calzant ne furent pas emprisonnés « quelques mois » (p. 455) par les Allemands mais dix-neuf jours.
L’appartement où Maurras trouva refuge au moment de la libération de Lyon, en 1944, n’était pas situé rue Franklin (p. 456 et 470) mais rue Vaubécour ; le détail est mineur, dira-t-on, mais ce fut le dernier domicile d’homme libre de Maurras.
L’auteur pourra trouver scolairement pointilleux ce relevé des erreurs, qui n’est pas exhaustif, mais, en histoire, la bourde ou la confusion non corrigées risquent de passer pour des faits avérés.
Une légende
Cette recension est l’occasion de rectifier une légende. Giocanti, après d’autres auteurs, nous dit, sans préciser de quelle époque il parle : Maurras « refuse un salaire supérieur à celui du dernier typo du journal » (p. 14). Plus loin dans le livre, évoquant l’année 1935, il nous répète : « Maurras n’a qu’un salaire modeste, celui d’un ouvrier imprimeur qualifié » (p. 378).
Ces remarques sont destinées à nous montrer que Maurras fut un journaliste désintéressé. Tous les témoignages s’accordent pour dire que Maurras n’était pas ce qu’on appelle un « homme d’agent », âpre au gain. Mais c’est entretenir une légende, bienveillante, que de répéter que Maurras, à l’Action française, ne touchait qu’un salaire d’ouvrier typographe. L’histoire financière du journal et du mouvement reste à faire, elle serait d’un intérêt limité sauf si on la corrèle avec une étude des moyens de propagande de l’A.F. ; qui plus est, la disparition de nombre des archives du journal rendrait très difficile une étude exhaustive de ses finances.
Mais, par des archives privées conservées, on est exactement renseigné sur les salaires versés à l’Action française en septembre 1939 : Charles Maurras, Maurice Pujo et Léon Daudet reçoivent respectivement 4.000, 5.000 et 3.500 francs par mois. C’est, de loin, les salaires les plus élevés. Pour avoir un élément de comparaison, un instituteur débutant touchait, à cette époque, environ 1.000 francs par mois. Maurras gagnait donc quatre fois plus qu’un instituteur débutant.
Maurras ne s’est pas enrichi à l’A.F., mais il n’a pas non plus renoncé à une juste rémunération.
Des silences
D’un tout autre ordre, est l’absence de toute évocation de la franc-maçonnerie dans le livre de Stéphane Giocanti. On sait que Maurras avait distingué « quatre Etats Confédérés » (juif, protestant, franc-maçon, métèque) en France. Il les appelait aussi une « fédération d’oligarchies » : « Ils tiennent le pays légal. Ils le composent. Ils assurent le personnel des charges publiques. Ils y font régner un esprit, un langage, un ensemble de principes directeurs suffisamment liés. Cela forme un gouvernement »[5]. Maurras, soit dit en passant, prévenait que cette affirmation pouvait être faite « moyennant des exceptions qu’il faut avoir grand soin de faire pou ne pas sortir de la vérité humaine ! »[6].
Pourquoi, dans sa biographie, Giocanti passe-t-il sous silence l’antimaçonnisme de Maurras alors qu’il consacre, à plusieurs reprises, de longs développements à son antisémitisme ?
Autre silence de Giocanti : celui sur la « démocratie religieuse ». On sait qu’en 1921, Maurras a rassemblé sous ce titre trois ouvrages antérieurs : Le Dilemme de Marc Sangnier (1906), La Politique religieuse (1912) et L’Action française et la religion catholique (1913). Giocanti a évoqué assez longuement le débat avec Sangnier et, très rapidement, le dernier livre. Mais il n’a pas perçu la portée réelle de la démonstration. Il est passé à côté de l’unité que forme La Démocratie religieuse, « livre majeur, livre fondamental, le plus maurrassien de tous, et demeuré le plus actuel » a écrit Jean Madiran.
Maurras appelait « démocratie religieuse » cette religion nouvelle ou « messianisme temporel » qui consiste, notamment, « à n’accepter aucune loi dont la conscience individuelle n’ait pas été, au moins en théorie, le législateur ; à ne jamais admettre d’obéir à un autre que soi ; et à fonder la démocratie politique sur l’impératif catégorique de cette insurrection morale contre l’ordre naturel et surnaturel.[7] »
Maurras « xénophobe » ?
Certaines interprétations et certains jugements de Giocanti encore sont contestables.
On sera d’accord avec lui pour estimer que dans l’œuvre si abondante de Maurras, il y a des redites voire, ici ou là, du « ressassement ». Mais comment considérer qu’après 1924, l’œuvre politique de Maurras « ne connaîtra que des compléments et des précisions » ? Sans évoquer les œuvres poétiques et littéraires, il y a suffisamment, après cette date, d’œuvres politiques qui ajoutent aux démonstrations et analyses maurrassiennes.
L’analyse des régimes totalitaires, communiste et nazi, qu’on trouve dans différents ouvrages, est postérieure, bien sûr, à 1924. Les fameuses pages sur « la Politique naturelle » – l’homme comme débiteur – sont de 1937. On pourrait continuer ainsi à propos de l’Europe et d’autres sujets.
Mais, c’est la thèse centrale du livre de Giocanti qui est le plus contestable : la « xénophobie » serait au cœur de la pensée politique maurrassienne. Le mot apparaît dès la page 130, à propos des années 1895, et reviendra souvent dans les derniers chapitres qui évoquent les tragiques années 1940-1945.
La xénophobie, selon la définition du dictionnaire, est « l’hostilité à ce qui est étranger ». Maurras n’était pas xénophobe. Giocanti se souvient-il des pages où Maurras fait l’éloge de l’ « œuvre assimilatrice » qu’avait su réaliser Martigues avec ses populations venues d’Italie, d’Espagne, d’Afrique et d’Orient ? Quand, plus tard, il voyagera en Afrique du Nord, Maurras a-t-il eu des propos méprisants pour les populations arabes ? Au contraire, il réclamera, pour elles, une politique de développement.
Quand Giocanti évoque les années 40-45, son jugement sur l’attitude de Maurras est plus que sévère, il est passionnément hostile. Maurras, « isolé » dit-il, ignorant de « la situation réelle du pays », « élabore des raisonnements abstraits » (p. 445), fait preuve d’ « obstination coupable » (p. 447), « délire » (p. 448), « devient fou » (p. 452). Au final, le soutien indéfectible que Maurras a apporté au Maréchal Pétain et à sa politique ne pouvait pas « ne pas être sanctionné » (p. 467).
Giocanti, comme beaucoup d’auteurs avant lui, juge a posteriori la position de Maurras pendant la IIe Guerre mondiale. Pourtant cette position était cohérente. C’est la fameuse « ligne de crête » : ni collaboration avec l’Allemagne ni soutien public à la résistance qui risque de mener à la guerre civile. D’authentiques résistants, comme le colonel Rémy, n’ont pas voulu accabler Maurras pour cela.
Les héritiers
Quand Giocanti, dans les dernières pages de son livre, passe en revue, au galop, les héritiers et continuateurs de Maurras et de l’Action française, il sabre au clair. L’Action Française continuée, sous la direction de Pierre Pujo, est ramenée à peu de choses : elle « répètera la pensée de Maurras en la figeant souvent » estime Giocanti. La Nouvelle Action Française devenue Nouvelle Action Royaliste, fondée par Bertrand Renouvin, n’est même pas citée, malgré ses nombreux essais et travaux, qui peuvent être contestés mais qui sont un des aspects de l’héritage.
Pierre Boutang apparaît à Giocanti comme le seul héritier qui ait su « rénover la philosophie politique du royalisme ». Il écrit à son propos : « La vraie gloire d’un maître n’est-elle pas de donner naissance, non à des disciples, mais à d’autres maîtres ? ». L’œuvre multiforme de Pierre Boutang, ses fulgurences, ses passions, ses questionnements, ses obscurités aussi, – y compris dans son gros livre sur Maurras –, en font certes non un simple continuateur ou répétiteur du maurrassisme mais un penseur original qui a voulu dépasser ce qu’il considérait chez Maurras comme des apories.
En revanche, on est stupéfait du quasi-silence de Giocanti sur un autre héritier qui ne fut pas lui, non plus, un simple répétiteur : Jean Madiran. Un seul livre de Madiran est cité en bibliographie (alors que, sur Maurras, Madiran en a écrit plusieurs). Son nom est cité une seule fois dans le livre de Giocanti dans une phrase de deux lignes : « Autour de Jean Madiran, s’opèrera une synthèse entre les idées maurrassiennes et le catholicisme traditionaliste » (p. 503).
Ce stéréotype réducteur est celui qu’on rencontre, à propos de Madiran, dans la plupart des manuels d’histoire des idées politiques. Giocanti n’a pas voulu, ou n’a pas su, aller au-delà. Il n’a pas perçu la force et la fécondité de ce « dialogue-duel ». Il ignore l’œuvre politique et philosophique de Madiran. Il ignore son premier livre, publié sous le pseudonyme de Jean-Louis Lagor, La Philosophie politique de saint Thomas (Les Editions Nouvelles, 1948). Livre non anodin où, celui qui signera plus tard Jean Madiran, voulait « intégrer la physique maurrassienne à la pensée thomiste », « établir les principes selon lesquels la politique thomiste peut rencontrer l’“empirisme organisateur“ et l’intégrer à la philosophie chrétienne ».
Maurras avait perçu l’originalité et la force de cette pensée. Il avait rédigé une très longue – 28 pages – « Lettre-préface » pour ce livre ; ce fut même son dernier écrit d’homme libre puisque daté de « Lyon, 2 septembre 1944 ».
On cite souvent la quasi-lettre testamentaire de Maurras à Boutang, en février 1951 : « Nous bâtissons l’arche nouvelle, catholique, classique, hiérarchique, humaine… ». Les lignes qui terminent la Lettre-préface à Madiran sont, elles aussi, prophétiques :
« Vous proposez, écrivait Maurras, un système complet, cohérent, continu de l’expérience historique française et de la plus haute théologie. Soyez sans inquiétude, quant à ce que peuvent en penser ceux de vos aînés à qui l’expérience, à peu près seule, servit de points de départ, d’appui et d’arrivée. Ils vous redisent leur réponse : – Vous serez forcément au moins aussi heureux que nous. “Generose puer ! . Soyez-le davantage ! Ce que vous avez fait est déjà de si grand prix que l’on doit tout attendre de ce que vous ferez, pour éprouver et consolider la pensée commune, pour en augmenter les capacités, les pouvoirs, les mesures et les proportions. »

Si l’on s’accorde que « l’histoire comme jadis la navigation se construit par approximations compensées » (J.-P. Cointet), la biographie de Maurras par Stéphane Giocanti est une nouvelle « approximation », avec ses découvertes, ses confirmations, ses éclairages heureux mais aussi ses erreurs et ses  parti-pris.
Yves Chiron
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Stéphane Giocanti, Maurras. Le chaos et l’ordre, Flammarion, 576 pages. 26 euros.
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[1] Une version, abrégée, de cette recension est parue dans L’Homme nouveau, 16 octobre 2006.
[2] Thèse publiée sous le titre Charles Maurras félibre, Louis Montalte, collection « Les Amis de la langue d’oc », 1995, 473 pages.
[3] Alain de Benoist, Charles Maurras et l‘Action française. Une bibliographie, Editions BCM, 2002.
[4] Cf. L’Action française, 10.3.1936 et Y. Chiron La Vie de Maurras, p. 380-381 .
[5] Action française, 12 juin 1914 ; article repris dans le Dictionnaire politique et critique, t. II, p. 10-11.
[6] Les récents travaux de Michel Jarrige ont ouvert de nouvelles perspectives : Antimaçonnerie et Action française à la Belle Epoque, Niherne, Editions BCM, 2005, 80 pages et L’Antimaçonnerie en France à la Belle Epoque. Personnalités, mentalités, structures et modes d’action des organisations antimaçonniques. 1899-1914, Milan, Arché, 2006, 812 pages.
[7] Jean Madiran, « Avis au lecteur » dans la réédition de La Démocrate religieuse, Nouvelles Editions Latines, 1978, p. IV.